
Jamais Ebola n’a fait autant de morts en RDC en une flambée et aucune riposte n’a fait une aussi piètre figure, effrayant tout le monde y compris les partenaires de longue date et créant la panique dans la population. On en est à deux mille morts officiellement déclarés, bien plus selon des sources non gouvernementales. Avec l’exclusion des anciens gestionnaires des différentes ripostes, la suppression tacite de la mémoire historique des réponses aux épidémies en RDC, la mise sur le terrain de jeunes inexpérimentés presque livrés à eux-mêmes sans mentors, le privilège accordé à l’approche médicale au détriment des approches ethnographique et socio-anthropologique basées sur la communauté, le tout sur fond de tâtonnements, l’échec était bien au rendez-vous. Pas étonnant que les malades d’Ebola meurent à domicile, que les prestataires démotivés travaillent dans la confusion et que le Président de la République se demande « où sont passés les experts congolais de la riposte aux épidémies ». En écho, le Professeur Jean Jacques Muyembe Tanfum demande la réactivation immédiate de l’approche Communication de Risques et Engagement Communautaire (CREC), se réjouit de la prise en main de la riposte Ebola par le Pr Steve Ahuka et se montre confiant en l’avenir proche.Très ému par la situation morose due à la flambée de l’épidémie de la maladie à virus Ebola en RD Congo, le Professeur Jean Jacques Muyembe Tanfum s’est prêté ouvertement aux questions des professionnels des médias spécialisés en couverture des situations d’urgence de santé publique, climat et catastrophes naturelles membres de l’Association des Communicateurs en Santé de l’Afrique (ACSA). Il s’est prêté au jeu de questions-réponses en sa qualité de grand technicien de référence, formateur des formateurs, notamment connu pour être l’un des codécouvreurs du virus Ebola en 1976 et une mémoire vivante des ripostes contre les épidémies et les pandémies en République Démocratique du Congo.
Question 1 : Monsieur le Professeur, vous avez piloté toutes les épidémies d’Ebola intervenues en RDC, pourquoi le pilotage de celle-ci ne vous est pas confié ?
Jean Jaques Muyembe : « Je ne me suis pas retiré de la lutte contre les épidémies et je n’ai pas non plus été puni, rien de tout cela. Admettez qu’après avoir passé toute ma vie à former la relève, je puisse laisser celle-ci continuer le travail. Ce faisant, l’INRB avait vraiment développé une expertise nationale et même internationale qui a fait qu’en cas d’épidémie, le ministère de la santé recourait à cette expertise de l’INRB. C’est comme ça que nous nous sommes retrouvés à l’épidémie de 1995 à 2008, les épidémies de 2007, 2008, 2009 à Mweka et également les épidémies de 2012 à Isiro, de 2014 à Bwende, 2017 à Lekati et les autres épidémies qui ont suivi jusqu’à la grosse épidémie de 2018. Et donc l’INRB, avec son équipe, avait les capacités de la riposte, de la coordination et du diagnostic.»
Le ministère a cru bon de réorganiser la structure de la riposte aux épidémies et a créé ce que nous avons appelé l’Institut National de Santé Publique (INSP) qui devait avoir comme rôle principal l’intervention, l’organisation de la riposte. Et l’INRB est devenu un partenaire de cet institut en ce qui concerne la partie diagnostic des épidémies. Comme vous le savez, la lutte contre l’épidémie se fait de façon multidisciplinaire, donc plusieurs disciplines qui interviennent, dont la surveillance, la confirmation diagnostique, la logistique et ainsi de suite.»
L’INSP est un jeune établissement qui a fait face aux épidémies presqu’immédiatement après son lancement, parce qu’il a été créé par décret en 2022. De fait, en 2025, il a dû faire face à sa première épidémie d’Ebola à Bulape. La deuxième épidémie, c’est celle de l’Ituri. Et il y a eu une faiblesse dans la coordination qui a fait que l’épidémie est restée longtemps incontrôlable. Le ministre de la Santé a donc cru bon de changer la coordination, de mettre un professionnel qui a une grande expertise dans le contrôle des épidémies. C’est ainsi que, maintenant, cette épidémie est en fait gérée par le professeur Steve Ahuka. Et je pense que, dans les jours à venir, il y aura beaucoup de progrès et de changements pour regagner la confiance de nos partenaires et étouffer, n’est-ce pas, la peur que le monde a pour le moment pour dire que cette épidémie sera pire que l’épidémie de 2013-2016 qui a eu lieu en Afrique de l’Ouest.
Question 2 : Quelle est la particularité de l’actuelle épidémie de la maladie à virus Ebola par rapport aux flambées précédentes ?»
Les flambées antérieures étaient dû au virus Ebola Zaïre que nous connaissons très bien parce que c’était la principale souche qui provoquait des épidémies chez nous. La souche Bundibugyo est maintenant pour nous la deuxième épidémie. La souche a été détectée pour la première fois en 2007 en Ouganda et la première épidémie chez nous c’était en 2012 à Isiro.»
L’épidémie d’Isiro avait fait à peu près une cinquantaine de cas avec peu de décès, mais grâce à notre intervention, nous sommes parvenus à vite maîtriser cette épidémie. Mais l’épidémie actuelle, comme je vous l’ai dit, survient sur un terrain miné par les conflits armés qui dure maintenant une trentaine d’années. Et surtout, la population n’a pas confiance. C’est ça le plus grand malheur de notre épidémie. Nous n’avons pas l’implication de la population. La population n’a pas adhéré. Ce qui fait que les malades restent à domicile. Ce qui fait qu’il y a beaucoup de décès qui surviennent à domicile et non pas dans les centres de traitement. Si nous continuons comme ça, l’épidémie va rester toujours dans la communauté et difficile à contrôler. C’est pour cela que nous disons que la première chose qu’il faut faire maintenant sur place, c’est la Communication des risques et l’Engagement Communautaire (CREC). Souvenez-vous que notre victoire sur la COVID19, c’était la victoire de la Communication. Quand nous faisons la CREC, nous réussissons, car vous pouvez sensibiliser la population mais si la population n’est pas engagée, il n’y aura pas de victoire sur cette épidémie.»
C’est justement l’effort que le gouvernement est en train de fournir maintenant pour avoir le dialogue avec les leaders d’opinion, avec la population, pour que celle-ci collabore, intègre et participe à la lutte contre cette maladie à virus Ebola.
Question 3 : L’Ouganda a déclaré terminée l’épidémie sur son territoire, pourquoi la RD Congo semble empêtrée dans la sienne ?»
La question que vous posez est quand même fondamentale, celle de savoir pourquoi en Ouganda ils sont parvenus à maîtriser leur épidémie et nous en RDC au contraire l’épidémie a pris encore des dimensions inquiétantes. Nous disons ceci qu’en Ouganda c’était deux cas et presque en milieu rural tandis que chez nous, les deux cas c’était dans deux villes, Beni et Butembo. Deux villes dans une région très peuplée. Le Nord Kivu c’est la province congolaise qui a une densité humaine élevée par rapport aux autres provinces du pays. Le mouvement de la population a fait que l’infection s’est vite répandue dans la population et ça a créé cette épidémie que nous connaissons et pour laquelle, pour le moment, on n’avait pas encore pu la maîtriser.
«Il y a un certain laisser aller de notre côté, tandis qu’en Ouganda ils ont été beaucoup plus perspicaces et décisifs pour maîtriser leur épidémie. C’est comme ça que je vois les choses, même le Président de la République s’est demandé : mais où sont passé l’expérience et l’expertise des chercheurs congolais en matière de riposte aux épidémies. Et comme vous avez vu, à un moment donné, on parlait même de la présence des experts ougandais qui sont venus chez nous pour nous appuyer ou bien pour nous apprendre à lutter contre Ebola. Moi j’ai ri un peu parce que nous, on est intervenu en Ouganda. Mais dans le cadre de la collaboration entre les pays c’est une bonne chose que les Ougandais viennent au Congo pour nous prêter main forte. Mais en fait ce n’était pas nécessaire. Mais nous n’avons pas perdu notre expertise et sur le terrain il y a beaucoup de choses qui sont en train de changer et je pense que nous allons, dans les mois à venir, maîtriser cette épidémie d’Ebola. Voilà. Je remercie les médias de m’avoir donné l’occasion de m’exprimer. »